UNE RENCONTRE PROVIDENTIELLE
Le présent texte est la traduction d'un extrait de l'introduction d'un ouvrage intitulé Hacia las cumbres de la unión con Dios [Vers les sommets de l'union à Dieu], paru en 1968 aux éditions de la Vida Sobrenatural (Salamanca). Il recueille, sous la direction du P. A. Alonso Lobo, la correspondance spirituelle entretenue entre le P. Arintero et la Mère Magdalena, entre les années 1922 et 1928 - date de la mort du P. Arintero.
Ce texte apporte le précieux témoignage de la Mère Magdalena elle-même sur sa première rencontre, providentielle, avec le P. Arintero, en 1922, en des termes, souligne le P. Alonso Lobo, qui rappelent, dans l'hagiographie chrétienne, les grandes amitiés de "saint Augustin et de saint Ambroise, de saint Benoît et de sainte Scholastique, de saint François et de sainte Claire, de sainte Catherine de Sienne et du Bienheureux Raymond de Capoue, de sainte Thérèse d’Avila et de saint Jean de la Croix. On peut encore citer le cas de saint François de Sales et de sainte Jeanne Françoise Frémiot de Chantal, de saint Dominique Savio et de saint Jean Bosco, de saint Antoine Marie Claret et de la Mère Sacramento".

"Un matin de février 1922..."

« En janvier 1921, commença à paraître la revue La Vie Surnaturelle. En lisant son premier numéro, qu’on nous prêta me semble-t-il, la communauté exprima le désir de la lire à nouveau. On en fit lecture au réfectoire, puis en récréation et l’on en parla beaucoup. On fit des commentaires sur les articles et sur les rédacteurs. Les Sœurs en discutèrent entre elles et s'enthousiasmèrent à l’idée de lire cette revue. Ce que voyant, la Mère Supérieure décida de nous abonner.

 

« Elle profita de cette occasion pour écrire au directeur, le Très Ré­vérend Père Maître Jean González Arintero, dominicain, qui résidait à Salamanque. Il est aisé de comprendre que l’on parlait surtout de lui, car il était l’auteur principal. Toutes les Sœurs disaient : com­me il semble saint et savant ! qui nous le fera connaître ? qui nous per­mettra de parler avec lui, de le consulter sur tel et tel point ? etc. Pour ma part, j’écou­tais tout cela en restant apparemment insensible, sans pratiquement faire part de mon opinion, alors pourtant que j’éprouvais joie et contentement en moi-même. Cette joie était semblable à celle que l’on éprouve à l’approche d’un idéal ou d’une vive clarté, quand on désire découvrir dans l’obscurité quelque chose sans pouvoir y parvenir. Il est certain que j’ignorais quel était cet idéal et cette perspective. C’était mon cœur qui prévoyait et sentait qu’il y avait quelque chose pour lui. En conséquence de ce désir exprimé par la Mère Supérieure et les autres Sœurs, il fut convenu que la Mère écrirait au directeur de la revue et l’inviterait à venir nous visiter [nous doutions beaucoup qu'il puisse venir, étant donné les nombreuses occupations que nous lui supposions].

 

« Un matin de février 1922, à dix heures, on appela à la porte. La Sœur de service alla informer la Mère Supérieure que le Père Jean Arintero était là. La Mère, sur le moment agréablement surprise, m’appela pour me le dire ; je souris en disant : « Profitez-en, ma Mère, ensuite vous m’en ferez bénéficier ». Extérieurement je me montrai indifférente et sans enthousiasme, mais intérieurement je présentais assez précisément que le Seigneur envoyait ce Père avec une mission pour mon âme. Cette conviction me fit rester tranquille, sans oser même dire un mot susceptible d’exprimer ma volonté d’aller parler au Père. Car je supposais qu’il n’aurait pas le temps de répondre aux attentes de toutes celles qui, je le savais, avaient déjà exprimé leur désir à la Mère Supérieure de le rencontrer. Il y a des circonstances où la créature doit faire quelque chose et d’autres où le Seigneur fait tout et veut tout faire. Dans le cas présent, c'était le cas. C'est pourquoi je ne fis pas un geste et me tus. Lui savait tout ; la Mère aussi. Était-il nécessaire de parler ? Que soit béni mille fois le Seigneur qui m’accorda la grâce de me faire rester tranquille en Lui faisant confiance, en me préservant de ces désirs, bons en apparence, mais qui en réalité servent seulement à indisposer les esprits, sans permettre de tirer profit des paroles des ministres du Seigneur.

 

« L'entretien de la Mère dura environ trois quarts d’heure. Celle-ci en fut à la fois satisfaite et peinée parce que, me dit-elle, « je n’ai pas bien compris, j’ai perdu beaucoup de ce que le Père me disait parce que je n’ai pas bien su m’adapter à ce caoutchouc » [en effet, le Père était sourd. Il entendait seulement grâce à un appareil, une trompe, gênant et compliqué à utiliser pour qui n’était pas habitué à s’en servir (1)]. Après la conversation de la Mère Supérieure avec le P. Arintero, il y eut une autre religieuse qui dut rester avec lui près d’un quart d’heure, puis une troisième et une quatrième qui ne restèrent pas plus de quelques minutes [peut-être pour le même motif que celui de la Mère, à savoir la difficulté de parler avec l’appareil].

 

« Je me taisais et observais, comme quelqu’un qui attend quelque chose, je pensais également : combien d’autres iront encore ou auront demandé à la Mère Supérieure d’aller lui parler ? Pour elles, j’étais disposée à sacri­fier mon désir au Seigneur. À ce moment, la Mère m’appela et me dit : « II n’y a plus personne ; allez, si vous le voulez ». Et elle me conseilla de m’entretenir avec le Père.

 

Il est facile d’imaginer que j’acceptai la proposition avec le plus grand plaisir, bien que, sans le faire paraître beaucoup, je fis comme si j’étais indifférente. Je me sentais calme et sereine, comme rarement je l’avais été en allant parler à quelqu’un des affaires de mon âme, surtout pour la première fois. Cependant mon cœur battit et s’enflamma inhabituellement lorsque le mo­ment approcha de cette première rencontre avec le serviteur de Dieu. Depuis lors, j’allais avoir avec lui des relations spirituelles très étroites qui allaient marquer une époque particulière de ma vie.

"Oui, nos âmes se virent..."

 

« Nous avons parlé à la grille du parloir, sans le rideau habituellement tiré, ordonné par la sainte Règle, parce que, en raison de la surdité mentionnée ci-dessus, il fallait passer par la grille le tuyau de caoutchouc que le Père appliquait à ses oreilles. De cette façon, nous devions néces­sairement nous voir. Je ne puis dire ce que tous deux nous avons vécu à ce moment-là. Pour ma part, je puis l’affirmer, en me trouvant face à lui, plus que le P. Jean, je vis et je connus sa belle âme.

 

« Oui, nos âmes se virent. À l’instant même, elles se connurent et se comprirent admirablement avec une intuition spéciale, parce que Dieu, à ce moment-là, dut nous regarder tous les deux et c’est comme cela, sous son regard divin, que se forment les véritables amitiés... En com­mençant à parler au Père, je m’excusai en lui disant que je ne maniais pas bien le castillan. Il m’encouragea en disant qu’il comprenait par­faitement l’italien, que je pouvais parler aussi bien avec l’une ou l’autre langue, selon que les mots me viendraient le mieux. Il me dit qu’il avait été un an à Rome, qu’il avait voulu connaître le P. Germain, passioniste, et qu’il avait été très peiné de ne pas avoir eu cette joie. En en­tendant cela, je lui dis que le P. Germain avait été mon directeur, que j’étais avec lui en relations très étroites, qu’il m’aimait beaucoup et que c’était réciproque. Le Père se réjouit grandement de tout cela. Nous avons parlé un peu de Gemma Galgani, de laquelle, précisa-t-il, il était très dévot et dont il portait toujours avec lui une image-relique. Le sou­venir de mon couvent de Lucques ne fut pas oublié, car il était d’une certaine manière le couvent de Gemma, puisque le Seigneur le lui avait demandé... Ensuite, presque sans m’en rendre compte, car tout se passa très discrètement et calmement, sans aucune espèce de pression, nous sommes entrés dans les affaires de mon âme ; j'ai tout dit au Père avec une facilité étonnante.

« Le Père s’aperçut alors que midi était passé et il dit : « Ma fille, que l’heure passe vite pour nous ! Je dois partir aussitôt. À une autre fois, quand Dieu voudra. Si vous désirez m’écrire, vous pouvez le faire librement, je vous répondrai ». Il me donna sa bénédiction et nous nous sommes séparés [mais seulement physiquement car nos âmes, depuis ce jour, restèrent tellement unies devant le Seigneur qu’il était impossible de nous oublier l’un l’autre en sa présence. Pour ma pauvre âme, qui se sentait comme en marche dans le désert obscur de la vie, la rencontre avec ce vénéré serviteur de Dieu fut comme un rayon de lumière projeté sur ma route, la laissant tout illuminée. Je ne pouvais cesser de rendre grâces au Seigneur, en me reconnaissant indigne de toute la bonté et la délicatesse qu’il me montrait ainsi, car je comprenais bien que la conversation avec le Père n’avait pas produit sur les autres religieuses le même effet que sur moi.

 

« Le lendemain de cette première entrevue avec le P. Arintero, à quatre heures de l’après-midi, le vénéré Père se présenta au couvent en demandant à parler à la dernière religieuse avec laquelle il s’était entretenu le jour précédent. On m’appela. Je descendis aussitôt avec la joie qu’on peut imaginer, le cœur débordant de gratitude pour le Seigneur. Nous nous sommes salués brièvement, comme si nous étions des amis de longue date, car il nous semblait l’être déjà. « Père, ai-je demandé, pourquoi êtes-vous revenu aujourd’hui, comment se fait-il que vous soyez venu ? ». Il me répondit : « Ma fille, c’est le Seigneur qui m’envoie ! Je ne pensais pas venir, mais ce dont je me suis souvenu de vous était si important qu’il m’a semblé ne pouvoir quitter Bilbao sans revenir. Ainsi, vous le voyez bien, ma fille, ce n’est pas moi, mais c’est le Seigneur qui m’a fait revenir ». J’en étais tellement convaincue que, pour peu qu'on me le rappelât, j’en était submergée de reconnaissance et d’amour envers la bonté di­vine.

 

« Sans autre préambule, nous sommes aussitôt entrés dans le vif du sujet qui porta, comme on s’en doute, sur les questions de l’âme, de Dieu et de son amour. Nous n’avions pas d’autre thème à traiter ni d’autre sujet qui nous intéressât. Au fond, le Seigneur avait déjà fait que nous nous connaissions et nous comprenions, mais il était évident que je devais lui donner des détails sur les affaires de mon âme et traiter les problè­mes de plus près, puisque maintenant j’avais la chance de pouvoir le faire de vive-voix, occasion qui ne pouvait se représenter de cette ma­nière, si ce n'est rarement (…) ».

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(1) Note du P. Lobo : Le P. Arintero souffrait en effet d’une surdité très accentuée. Pour suppléer un handicap aussi prononcé, il se fit fabriquer un instrument auditif très rudimentaire, mais conforme à ce que permettait la technique d’alors. Il s’agissait d'un long tube en caoutchouc, terminé à l’une de ses extrémités par un cornet en forme d’entonnoir que l'interlocuteur appliquait à sa bouche. À l’autre extrémité, il y avait un écouteur avec lequel le saint religieux percevait ce qu’on lui disait. Nous avons conservé ce curieux instrument dans nos archives du P. Arintero.